[c=#2dba69]Journal d'Elyra - Partie 2
Les Échos Ensevelis[/c]

[c=#e3aaeb][i]29e Sombreveil, An 342 de l'Ère du Souvenir[/i][/c]

Je commence à comprendre que ça ne sera jamais simple, et que chaque réponse que j'obtiens en appelle trois autres, comme des cercles qui s'élargissent sur une eau qu'on croyait immobile.

J'ai changé ma façon de voyager, ces dernières semaines. Je ne prends plus les routes les plus sûres, celles que j'empruntais depuis dix ans par habitude et par prudence. Je cherche, maintenant, les chemins qu'on évite - les abords de vieux cimetières, les ruines qu'on préfère contourner à la nuit tombée, les endroits où les villageois baissent la voix en indiquant la direction, comme si nommer le lieu trop fort risquait d'attirer son attention. Je dors moins. Je mange debout, l'oreille tendue vers le moindre bruit de pas traînant.

Un mort-vivant, croisé cette nuit-là dans un combat qui a failli mal tourner - il m'a fallu plus de temps que d'ordinaire pour le maîtriser, et j'ai fini avec une entaille au bras qui met plus de temps à cicatriser que je ne voudrais l'admettre - portait quelque chose que je ne saurais pas nommer autrement qu'un poids. L'ankh a réagi avant même que je le frappe, comme s'il savait, lui, avant moi, ce que j'allais trouver, comme s'il s'était mis à vibrer contre ma poitrine dès l'instant où la créature était entrée dans mon champ de vision.

Une voix féminine, étrangère, presque suppliante, m'a traversée au moment où la créature s'effondrait enfin dans la boue :

"Il n'était pas seul, ce jour-là. Nous étions plusieurs à tenir la ligne avec lui. Je me souviens du bruit avant tout le reste - un bruit qui n'avait pas de nom, qui ne ressemblait à rien de ce que j'avais entendu avant, quelque chose entre un grondement et un cri qu'aucune gorge humaine n'aurait pu produire."

Je suis restée longtemps immobile sur cette route, l'épée encore dégouttante à la main, à essayer de comprendre ce que "tenir la ligne" pouvait vouloir dire. Kael ne m'avait jamais parlé d'un combat, d'une bataille, d'un rassemblement d'armes. Il était parti "régler quelque chose", disait-il, avec ce sourire qu'il gardait pour les mensonges qu'il jugeait nécessaires - ce même sourire qu'il m'offrait enfant quand il cachait une bêtise, en un peu plus fatigué, un peu plus adulte. Je le croyais parti seul, comme toujours. Je commence à comprendre que ce n'était peut-être pas le cas, et cette pensée m'accompagne maintenant à chaque pas, comme une pierre dans ma botte que je n'arrive pas à déloger.

Trois nuits plus tard, une autre rencontre - et cette fois, j'ai cru y rester pour de bon. Le mort-vivant ne tombait pas comme les autres, encaissant coup sur coup avec une obstination qui n'avait rien de naturel, se relevant une fois là où n'importe quel autre serait resté à terre. J'ai fini le souffle court, les mains tremblantes sur le pommeau de mon épée, à me demander si cette nuit-là serait celle où je rejoindrais enfin Kael d'une autre façon que par des échos empruntés. Il a fallu bien plus de temps que d'ordinaire pour qu'il s'effondre enfin, et quand il l'a fait, une voix rauque, presque brûlée, a résonné en moi comme un tison qu'on remue au fond d'un âtre qu'on croyait éteint :

"J'ai gardé la ligne jusqu'au dernier instant. Mais ce que nous combattions ne mourait pas comme nous. Ça se reformait. Ça attendait."

Ça. Jamais un nom. Jamais une forme claire. Seulement cette insistance, répétée d'une voix à l'autre, comme si aucune des créatures que je croise ne parvenait tout à fait à dire ce qu'elles avaient affronté ce jour-là - par peur, ou parce que le mot lui-même n'existait peut-être pas encore de leur vivant, ou peut-être simplement parce que certaines choses, une fois vécues, refusent obstinément de se laisser mettre en mots, même par-delà la mort.

Je n'ai plus peur de ces créatures comme avant. Je les cherche, maintenant, je les guette sur les routes que j'empruntais autrefois pour les éviter, une torche dans une main et l'épée dans l'autre, marchant droit vers ce que dix ans de prudence m'avaient appris à fuir. Parce qu'à chaque fois, quelque part en elles, il y a peut-être la phrase qui manque, celle qui me dira enfin ce que mon frère a réellement affronté le jour où il a cessé de rentrer, le jour où j'ai attendu jusqu'à la nuit tombée sur le pas de notre porte avant de comprendre qu'il ne viendrait plus.

Je commence à craindre que la réponse ne me plaise pas. Mais je ne sais plus faire autrement que d'avancer vers elle.
