[c=#2dba69]Journal d'Elyra - Partie 3
Ce Que Kael a Arrêté[/c]

[c=#e3aaeb][i]23e Brumeclaire, An 342 de l'Ère du Souvenir[/i][/c]

J'ai entendu quelque chose avant même de voir la créature qui le portait, cette nuit-là - pas un son, exactement, plutôt une pression, comme si l'air lui-même retenait son souffle en attendant que je comprenne, comme avant un orage qu'on sent venir dans ses os avant même d'apercevoir le premier nuage.

Je marchais depuis l'aube, les jambes lourdes, la gorge sèche, quand je l'ai aperçue au détour d'un chemin creux - une silhouette immobile contre un arbre mort, comme si elle m'y attendait depuis des jours. Je l'ai abattue plus vite que les autres, presque sans réfléchir, portée par un instinct que je ne me connaissais pas avant ce mois-ci. Je ne voulais pas laisser à cette pression le temps de s'installer davantage en moi, de trouver une place où se loger et grandir.

Une voix que je n'avais encore jamais entendue parmi toutes celles qui m'ont traversée jusqu'ici - plus ancienne, plus lasse, comme si elle portait le poids de tout ce que les autres avaient tu par prudence, ou par une pudeur que je commence à peine à comprendre :

"Trois crânes. Trois volontés distinctes, réunies de force dans un seul corps qui refusait de rester mort. Nous n'avions pas de mot pour ça non plus, avant ce jour. Nous n'en avons plus besoin maintenant : il porte le sien."

J'ai dû m'asseoir, cette nuit-là, à même la terre froide, les genoux ramenés contre ma poitrine comme lorsque j'étais enfant et que Kael venait s'asseoir à côté de moi sans un mot, pour digérer ce que je venais d'entendre. Ce n'était pas une simple horde que Kael et les siens avaient affrontée. C'était une chose, une seule, faite de plusieurs morts assemblées de force - une abomination que quelqu'un, quelque part, avait délibérément construite, pour une raison que personne, dans aucun des fragments recueillis jusqu'ici, n'a jamais su ou voulu m'expliquer. J'ai passé le reste de la nuit à cet endroit, incapable de reprendre la route, à fixer le ciel en cherchant, sans grand espoir, une réponse que les étoiles ne m'ont jamais donnée.

Une semaine plus tard, marchant sur des jambes que la fatigue commençait à user, une rencontre différente - une créature presque immobile, qui ne semblait même pas chercher à m'attaquer quand je me suis approchée, la main déjà sur le pommeau de mon épée par pur réflexe. Elle a simplement attendu, comme si elle savait depuis longtemps que je viendrais, un jour, lui poser la question qui brûlait en moi depuis des semaines, qui m'empêchait de dormir plus de quelques heures d'affilée. Une voix froide, presque tendre malgré tout ce qu'elle avait à m'apprendre, comme on annonce une mauvaise nouvelle à quelqu'un qu'on ne veut pas blesser davantage :

"Ton frère n'est pas mort en la tuant. Il est mort en l'empêchant de se relever tout à fait. Il a payé le prix pour qu'elle reste incomplète, dispersée, trop faible pour se reformer seule. Ce que tu entends depuis des semaines, dans chacune de ces créatures que tu abats, ce sont des éclats de ce jour-là, semés sur toute cette terre par ce qui a explosé quand il l'a frappée une dernière fois."

Je comprends, enfin, pourquoi l'ankh réagit à chacune de ces rencontres, pourquoi chaque mort-vivant que je croise depuis des semaines semble porter un peu de la même mémoire brisée, comme des cendres qu'un vent ancien aurait dispersées sur des kilomètres sans jamais les laisser retomber tout à fait. Ils ne sont pas liés à Kael par hasard. Ils portent tous, sans le savoir, une esquille de la chose que mon frère a combattue et n'a jamais tout à fait vaincue - seulement retenue, au prix de sa vie, assez longtemps pour qu'elle ne finisse pas de se reformer ce jour-là, dans ce champ dont je n'ai plus jamais retrouvé le chemin volontairement.

Assez longtemps. Pas pour toujours.

Je sens que je me rapproche de quelque chose que je ne suis pas certaine de vouloir trouver, quelque chose qui, je le sens dans mes os autant que dans l'ankh brûlant contre ma peau, m'attend au bout de cette route depuis bien plus longtemps que moi. Mais je n'ai plus le choix, désormais : si ce que Kael a arrêté a eu dix ans pour rassembler à nouveau ce qui lui manquait, dix années entières pendant lesquelles je vivais ma vie sans rien soupçonner, je crois savoir ce qui m'attend au bout de cette route. Je continue quand même. Je ne sais plus faire autrement.
