[c=#2dba69]Les Fragments d'Erdos - Partie 1
Nul part et Partout[/c]

[c=#a8c8e8][i]Je n'ai jamais laissé de nom. Certains m'ont vu marcher, d'autres m'ont croisé sans me reconnaître.
J'ai toujours préféré les lieux où l'on ne m'attendait pas.[/i][/c]

Ce monde déborde de certitudes, mais peu d'entre elles méritent qu'on s'y arrête.
Les vivants tranchent, affirment, ferment un débat pour en ouvrir un autre aussitôt, comme si la vérité se gagnait à la vitesse qu'on met à la proclamer. J'ai fini par me méfier de cette vitesse-là. Une pensée qui se referme trop vite n'a souvent fait que trouver un mur commode où s'arrêter - pas une réponse.

Je me suis mis à chercher ce que d'autres avaient laissé inachevé, il y a longtemps. Pas les grandes œuvres qu'on célèbre, avec leurs auteurs dont on grave le nom en lettres qu'on veut éternelles, mais celles qu'on abandonne en chemin - un travail commencé avec ferveur, puis délaissé faute de temps, de force, ou simplement de vie. Des ateliers de copistes désertés depuis des générations. Des salles d'étude aux volets tombés, où la pluie entre désormais aussi librement que les élèves y entraient autrefois. Des tours de savants qu'on a fini par croire hantées, uniquement parce que plus personne n'y montait pour continuer ce que leur occupant n'avait pas eu le temps de terminer.

J'ai marché des années sur des routes que je ne choisissais jamais deux fois, traversant des villages dont j'ai oublié jusqu'aux noms, dormant sous des porches abandonnés ou à même le sol quand aucun toit ne voulait de moi. Je m'arrêtais chaque fois qu'un lieu me semblait porter plus que sa propre poussière - une inflexion dans le silence, une densité que je ne saurais pas mieux décrire qu'en disant qu'elle ressemblait à une phrase qu'on aurait interrompue au beau milieu, et qui attendait encore qu'on la termine à sa place.

Certains de ces lieux sont couverts d'écritures, d'autres nus, effacés par des générations d'humidité jusqu'à ne plus rien montrer qu'un mur lisse et gris. Et pourtant, tous résonnent, si l'on prend le temps de s'arrêter assez longtemps pour cesser d'être pressé - ce qui, j'ai fini par le comprendre, prend bien plus de temps qu'on ne l'imagine au début. Les premières années, je m'impatientais encore. Je repartais après quelques minutes, croyant qu'un lieu muet resterait muet. J'ai appris, depuis, qu'il n'existe pas vraiment de lieu muet. Seulement des oreilles qui n'ont pas encore appris à se taire assez longtemps pour entendre.

On m'a donné un nom, avec le temps - Erdos - même si je n'en ai jamais réclamé aucun de mon vivant. Je crois qu'on a fini par avoir besoin d'en poser un sur ce que je laissais derrière moi, ne serait-ce que pour pouvoir le désigner sans se perdre, dans les villages où l'on chuchotait mon passage après coup. Je n'ai jamais corrigé personne là-dessus. Un nom, après tout, n'est jamais qu'une étiquette de plus qu'on colle sur ce qui reste, et je n'avais aucune raison de refuser celle-là plutôt qu'une autre.

J'ai trouvé, il y a longtemps, un instrument abandonné près d'un atelier depuis longtemps déserté, sur un chemin que je n'avais emprunté que par hasard, ou par quelque chose qui y ressemblait - un détour pris pour éviter une averse, je crois, ou peut-être l'inverse, la mémoire s'efface plus vite qu'on ne le voudrait, même pour ceux qui en font commerce. Une flûte d'os, simple, sans ornement, presque grise à force d'avoir été portée par des mains dont je ne saurai jamais rien. Je n'ai jamais su qui l'avait laissée là, ni depuis combien de temps elle attendait sous la poussière qui avait commencé à la recouvrir. J'ai compris, avec les années, qu'elle ne servait pas à jouer une musique : elle servait à faire entendre ce qu'un lieu retenait depuis trop longtemps, ce que personne n'avait pris la peine de recueillir avant que l'oubli ne l'efface tout à fait.

J'ai façonné des parchemins à partir de ce que j'ai recueilli ainsi - pas mes propres pensées, non, je n'en garde que très peu pour moi-même, à peine de quoi tenir une conversation si jamais quelqu'un me le demandait, ce qui n'arrive presque jamais. Ce que je recueille, ce sont des fragments de raisonnements qui flottaient encore dans l'air de ces lieux abandonnés, accrochés à des travaux interrompus, à des intuitions qu'on n'avait pas eu le temps de mener à leur terme avant que tout ne s'arrête. Des idées qu'on aurait voulu transmettre à quelqu'un et qui n'ont jamais trouvé d'héritier, dans des villages que j'ai traversés sans même connaître leur nom, sous des cieux que je ne saurais plus situer sur aucune carte. J'en ai recueilli tant, au fil des années, que je ne pourrais plus tous les nommer si on me le demandait.

Ces parchemins ne sont ni magiques ni sûrs. Ils n'attendent pas d'être lus comme on lirait une lettre, du regard seulement, à distance, sans jamais se salir les mains. Ils attendent d'être absorbés - qu'on les laisse entrer en soi, avec ce qu'ils portent, sans toujours savoir d'avance ce que cela coûtera de les porter à son tour.

Tu tiens ce premier fragment. Tu l'as peut-être trouvé par hasard - ou peut-être pas, je ne crois plus vraiment au hasard depuis que je fais ce que je fais, depuis que j'ai vu trop de chemins se recroiser pour n'y voir qu'une coïncidence. Si tu veux poursuivre ce fil, sache une chose avant d'aller plus loin : chaque parchemin que tu consommeras t'en mènera vers un autre, mais rien ne viendra à celui qui n'avance pas, qui se contente de garder ce premier fragment comme on garde un objet curieux sur une étagère, à le montrer sans jamais vraiment l'ouvrir.

La mémoire n'est pas un don. C'est un échange. Et comme tout échange, il demande qu'on y mette quelque chose de soi.
