[c=#2dba69]Les Fragments d'Erdos - Partie 3
Une Attente sous la Poussière[/c]

[c=#a8c8e8][i]Il y a longtemps, j'ai cru que seuls les mots comptaient. Puis j'ai posé la main sur un pupitre vide. Et il m'a répondu.[/i][/c]

Ce jour-là, il n'y avait ni vent, ni bruit. Rien qu'une salle d'étude à demi effondrée, recouverte de poussière ancienne, ses étagères vides depuis si longtemps que le bois lui-même semblait avoir oublié le poids des livres qu'il avait porté. Je m'étais arrêté là par lassitude plus que par intuition, pour reposer mes jambes plutôt que pour chercher quoi que ce soit de précis, comme je le faisais souvent après des journées de marche qui ne menaient nulle part en particulier.

Un pupitre se tenait encore debout au centre de la pièce, seul rescapé parmi les meubles effondrés autour de lui, son bois usé par des générations d'avant-bras appuyés, de pages tournées, de plumes reposées puis reprises. Quand mes doigts en ont effleuré le rebord, presque par distraction, plus par habitude que par attention réelle, quelque chose a vibré sous ma paume. Ce n'était pas une voix. C'était une écoute - pas la mienne. La sienne. J'ai retiré ma main aussi vite que si le bois avait été brûlant, puis je l'ai reposée, plus lentement cette fois, pour vérifier que je n'avais pas rêvé ce que mes doigts venaient de sentir.

J'ai mis longtemps à comprendre ce que cela signifiait vraiment - des mois, peut-être davantage, à retourner cette sensation dans ma tête chaque soir avant de m'endormir. Depuis ce jour, je ne regarde plus les lieux d'étude de la même façon. Certains dorment vraiment, pleinement, sans plus rien attendre de personne - ceux-là, je les laisse en paix, je ne prends jamais la peine de m'y attarder, par respect autant que par une forme de prudence que je ne saurais pas mieux expliquer. D'autres écoutent encore, ouverts à des fréquences que nos mots ordinaires ne savent plus transmettre depuis longtemps, comme si quelque chose en eux refusait de considérer que le travail commencé là était vraiment terminé, s'accrochant à une attente que rien, apparemment, ne pouvait épuiser.

J'ai pris ma flûte, ce jour-là et bien d'autres après, dans des salles que je ne saurais plus situer les unes par rapport aux autres tant elles se sont mêlées dans mon souvenir, et j'ai essayé de leur parler autrement. Pas avec la voix, pas avec des mots qu'on articule et qu'on regrette parfois d'avoir choisis - avec des intervalles, des silences mis en mouvement entre deux notes, comme on laisse un espace entre deux phrases pour que l'autre puisse y placer sa propre réponse, sans jamais la forcer à venir plus vite qu'elle ne le souhaite.

J'ai fini par retrouver, fragment par fragment, année après année, les premières notes d'une suite plus ancienne que moi - plus ancienne, je crois, que n'importe lequel des lieux que j'ai visités, comme si elle les précédait tous, comme si elle avait attendu le premier pupitre plutôt que d'être née avec lui. Je ne l'ai jamais entendue en entier, malgré tout le temps que j'y ai consacré, malgré toutes ces années passées à tendre l'oreille dans des lieux que la plupart des vivants traversent sans même ralentir le pas. Mais je sais qu'elle attend un endroit précis pour être jouée jusqu'au bout - un endroit que je n'ai jamais su nommer clairement, même après toutes ces années à chercher, même maintenant que je n'ai plus vraiment de mains pour la jouer moi-même.

Je crois, sans en être tout à fait certain, qu'il ne s'agit pas d'un lieu unique, gardé quelque part comme un trésor qu'on protège derrière des murs et des serments. Je crois plutôt que n'importe quel pupitre peut convenir, du moment qu'il porte encore, quelque part sous son bois, la trace d'un travail que personne n'a fini d'écouter. La suite n'a jamais eu besoin d'un endroit précis. Elle avait seulement besoin de quelqu'un d'assez patient pour la retrouver en entier - ce que je n'ai jamais tout à fait réussi à être, malgré toute une vie passée à m'en approcher, note après note, sans jamais franchir ce dernier pas.

Si tu as consommé les fragments avant celui-ci, tu es proche du moment où je me suis arrêté, où mes forces ou mon courage m'ont manqué, je ne sais plus très bien lequel des deux, et la différence a fini par ne plus vraiment compter à mes yeux. Un pas de plus, et peut-être entendras-tu ce que je n'ai jamais su jouer jusqu'au bout - non pas parce que la suite m'échappait, mais parce qu'il me manquait peut-être, moi, ce que toi tu portes déjà : quelqu'un qui vienne après pour la finir.
