[c=#2dba69]Les Fragments d'Erdos - Partie 4
La Rémanence[/c]

[c=#a8c8e8][i]Ce n'est pas moi qu'il faut écouter. Ce n'est pas ma voix qui compte.
Ce que j'ai porté n'a jamais été le message. Seulement la trace.[/i][/c]

Je suis allé aussi loin que je le pouvais avec cette flûte d'os, à travers des routes que je ne saurais plus retracer aujourd'hui, à travers des salles d'étude dont j'ai fini par oublier jusqu'aux visages qu'on y avait autrefois formés, dans des pays dont je ne parlais parfois même pas la langue vivante, mais dont j'ai fini par apprendre le silence, qui ne change jamais tant que ça d'un lieu à l'autre. Plus loin, peut-être, que beaucoup de ceux qui ont écrit, enseigné, bâti des bibliothèques entières pour retenir ce qu'ils craignaient de voir disparaître. Eux avaient le parchemin relié, l'encre rare, parfois même l'or pour les plus riches d'entre eux. Moi, je n'avais qu'un souffle, et la patience de le recommencer autant de fois qu'il le fallait, saison après saison, sans jamais vraiment m'accorder de repos.

Et pourtant, malgré toutes ces années, je n'ai jamais réussi à jouer la suite jusqu'au bout sans trembler. Je m'en approchais, note après note, saison après saison - je sentais presque la forme qu'elle devait prendre, comme on sent la forme d'un objet sous un tissu avant de l'avoir vu. Mais quelque chose, toujours, se dérobait juste avant la fin. Un souffle trop court. Une main pas tout à fait prête. Ou peut-être, plus simplement, n'était-ce pas à moi de la terminer.

Toi qui as consommé tous ces fragments, qui as porté un peu de moi et beaucoup de ceux dont je ne connaissais même pas le nom - des idées ramassées dans des salles qui n'existent peut-être même plus aujourd'hui, effondrées sous des collines qui ont poussé par-dessus sans savoir ce qu'elles recouvraient - tu portes maintenant assez de cette mémoire éparpillée pour finir ce que je n'ai pas pu finir. Ce n'est pas un hasard si le fil s'arrête avec toi. Rien, dans ce que je fais, n'a jamais vraiment tenu du hasard.

La suite que j'ai fini par retenir, note après note, salle après salle, sur toutes ces années où je n'ai eu qu'une flûte d'os et l'entêtement de continuer, tu la portes déjà en toi sans le savoir - elle s'est glissée dans ta mémoire à mesure que tu consommais ces fragments, comme elle s'était glissée dans la mienne, lieu après lieu, bien avant que je sache moi-même ce que j'apprenais.

Tiens ta flûte. Place-toi devant un pupitre - peu importe lequel, peu importe les pages qu'il porte ou qu'il ne porte pas. Joue devant lui. Tu n'as rien à apprendre de plus : le souffle juste viendra de lui-même, comme il est venu au mien, sans que j'aie jamais vraiment su l'expliquer à qui que ce soit.

Si ton souffle ne tremble pas, quelque chose en toi s'éclaircit - comme si chaque instant vécu depuis comptait un peu plus qu'avant, comme si le temps lui-même cessait un moment de s'écouler pour de bon. Ce n'est pas un don qu'on te fait. C'est une rémanence : ce qui reste, et qui continue d'agir, longtemps après que la note s'est éteinte - un peu comme une idée qu'on croyait oubliée revient d'un coup, des années plus tard, aussi nette que le jour où on l'a pensée pour la première fois.

Je ne saurai jamais si tu as réussi. Je ne suis plus là pour l'entendre, d'une certaine façon, même si une part de moi continue d'exister dans chaque parchemin que quelqu'un consomme quelque part. Mais si un écho te revient, un jour, dans un lieu que tu ne sauras pas nommer plus que je n'ai su nommer le mien, ce ne sera pas moi que tu entendras.

Ce sera le monde qui se souvient de lui-même, à travers toi - comme il s'est souvenu, un temps, à travers moi, et comme il continuera, longtemps après nous deux, à travers quelqu'un dont nous ne connaîtrons jamais ni l'un ni l'autre le nom.
