[c=#2dba69]Journal d'Elyra - Partie 1
Le Souffle Éveillé[/c]

[c=#e3aaeb][i]3e Sombreveil, An 342 de l'Ère du Souvenir[/i][/c]

Dix ans que Kael est mort, et dix ans que je refuse d'enterrer ce qu'il m'a dit avant de partir.

"Il y a un savoir que les vivants ne devraient pas connaître, Elyra. Mais s'il existe une exception... c'est nous."

Je n'ai jamais compris cette phrase. Je l'ai retournée dans tous les sens, les premières années, cherchant un sens caché derrière chaque mot, la répétant à voix basse le soir comme d'autres répètent une prière, jusqu'à ce que les mots eux-mêmes perdent leur forme à force d'être usés. J'ai fini par la ranger avec le reste - dans cette part de moi que je n'ouvre plus qu'en de rares nuits, quand le silence de la maison devient trop grand pour une seule personne, quand le lit de l'autre côté du mur reste froid depuis si longtemps que j'ai cessé de m'en étonner.

J'ai continué à vivre, comme on dit. J'ai repris les routes, le commerce d'objets trouvés, les petits contrats qu'on donne à quelqu'un qui n'a plus peur de croiser un mort-vivant sur son chemin. Dix ans à marcher entre les mêmes villages, à dormir dans les mêmes auberges, à ne plus vraiment lever les yeux quand une silhouette titubante apparaissait au loin sur la route. Ils font partie du paysage, à force. Comme les pierres, ou les ronces qui envahissent les champs qu'on ne cultive plus.

Jusqu'à cette nuit-là.

J'ai croisé un mort-vivant sur la route - un de plus, je n'y prêtais même plus attention en le voyant approcher, l'épée déjà à moitié sortie par habitude plus que par vigilance. Mais quand mon arme l'a touché, l'ankh autour de mon cou s'est mis à brûler. Pas une chaleur agréable, pas la tiédeur rassurante d'un bijou qu'on porte depuis toujours. Une douleur nette, précise, comme un rappel qu'on adresse à quelqu'un qui a oublié un rendez-vous depuis trop longtemps - le genre de douleur qui vous fait suspendre le geste, retenir le souffle, chercher des yeux ce qui a bien pu la provoquer.

Une lumière bleutée s'est échappée du corps qui s'effondrait, s'élevant doucement au-dessus de lui comme une fumée qui refuserait de se disperser. Faible, vacillante, mais reconnaissable entre mille - c'était la même couleur que celle qui entourait Kael, la dernière fois que je l'ai vu vivant, agenouillé dans la boue d'un champ que je n'ai plus jamais revisité depuis, le visage tourné vers moi sans que je comprenne encore, à l'époque, ce que ce regard essayait de me dire.

Je suis restée figée sur place, l'épée retombée le long de ma cuisse, à regarder cette lueur trembler dans l'air froid de la nuit.

Une voix, à peine plus qu'un souffle dans ma tête, comme si elle venait de l'intérieur de mon propre crâne plutôt que du corps effondré devant moi :

"Tu es venue. Le lien n'est pas rompu."

Je n'ai pas eu le temps de poser de question, de faire un pas, de tendre la main vers cette lumière comme mon corps tout entier me hurlait de le faire. Elle s'est éteinte aussi vite qu'elle était apparue, me laissant seule sur la route, l'ankh encore chaud contre ma peau, le cœur battant plus fort que dix ans de deuil ne l'avaient jamais fait battre. J'ai dû m'asseoir sur une pierre au bord du chemin, incapable de faire un pas de plus avant que mes jambes ne consentent à me porter à nouveau.

Mais je sais, maintenant, en écrivant ces lignes à la lueur d'une bougie qui menace de s'éteindre, que Kael ne m'a pas seulement laissé un deuil. Il m'a laissé une piste - dispersée, fragmentée, cachée dans des créatures qui ne devraient rien porter de lui, et qui pourtant le portent, chacune un peu, comme des éclats d'un même miroir brisé le jour de sa mort et semés depuis sur toutes les routes que j'ai empruntées sans le savoir.

Je ne sais pas combien de fragments il me faudra rassembler. Je ne sais pas ce que je trouverai au bout de cette route, ni si j'aurai la force de le regarder en face une fois que je l'aurai trouvé. Mais je sais que d'autres morts-vivants, croisés au hasard de mes routes, porteront peut-être un peu de ce que Kael a voulu me transmettre avant de disparaître, avant que la terre ne se referme sur lui sans que j'aie pu lui dire tout ce que j'avais encore à dire ce jour-là, dans ce champ, avant qu'il ne soit trop tard.

Je vais les chercher. Tous, s'il le faut. Jusqu'à ce que sa voix me dise que c'est assez - ou jusqu'à ce que je comprenne enfin pourquoi elle ne s'est jamais tout à fait tue, dix ans durant, dans le silence que j'avais fini par croire définitif.
