[c=#2dba69]Les Fragments d'Erdos - Partie 2
La Lettre sans Réponse[/c]

[c=#a8c8e8][i]J'ai écrit tant de lettres qui n'ont jamais eu de destinataire. Et pourtant, je n'ai jamais cessé d'écrire.[/i][/c]

Je me suis souvent demandé, dans mes années les plus solitaires - et elles le furent presque toutes, à bien y réfléchir - s'il valait mieux disparaître complètement : ne laisser aucune trace, comme une question qu'on n'a jamais posée à voix haute, comme si l'on n'avait jamais existé qu'en creux, dans l'absence qu'on laisse. Ou laisser derrière soi un doute, quelque chose d'assez flou pour qu'on se demande encore, longtemps après, si l'on a vraiment cherché ce qu'on croit se rappeler avoir cherché. J'ai fini par choisir l'ombre qui laisse une empreinte. Je ne saurais dire si c'était par orgueil ou par une forme de tendresse tardive envers ceux qui viendraient après moi, reprendre les mêmes chemins sans savoir qu'ils avaient déjà été arpentés.

J'ai dormi, cette période-là, dans plus de granges abandonnées que je ne saurais en compter, sous des porches de villages dont les habitants avaient depuis longtemps cessé de croire aux histoires qu'on racontait sur l'homme qui parlait aux lieux vides. On me chassait, parfois, poliment ou moins poliment selon les endroits. Je ne leur en voulais pas. Un homme qui préfère les salles désertées aux tavernes pleines finit toujours par inquiéter, d'une façon ou d'une autre, et je ne pouvais pas leur reprocher une prudence que j'aurais sans doute partagée, à leur place.

Les lieux abandonnés ne parlent pas comme on parle aux vivants. Ils ne disent rien de clair, jamais de phrase entière qu'on pourrait rapporter telle quelle à qui voudrait bien y croire - seulement des murmures, des sensations diffuses qu'on met des années à savoir reconnaître. Un air plus lourd à un endroit précis d'une pièce, sans qu'aucun courant ne l'explique. Et parfois, si l'on reste assez longtemps immobile, au point que les jambes s'engourdissent et que le temps lui-même semble hésiter à continuer, une note suspendue, qu'aucune oreille ordinaire ne reconnaît, mais que le corps, lui, semble percevoir avant même l'esprit.

C'est avec ma flûte d'os que j'ai commencé à comprendre ces notes, salle après salle, saison après saison, traversant des contrées dont j'ai oublié jusqu'aux frontières, des forêts que la mousse avait presque entièrement recouvertes, des plaines si vastes que le vent semblait y tourner en rond faute de trouver un obstacle où se briser. Pas à les inventer : à les retrouver, comme on retrouve un mot qu'on a sur le bout de la langue sans jamais réussir tout à fait à le prononcer, cette frustration douce-amère qui ne cède qu'après des heures, parfois des jours entiers.

Chaque lieu délaissé semble porter, enfouie quelque part sous son silence, une suite qui lui correspond en propre - et qu'il attend depuis parfois des siècles qu'on la lui rejoue, patiemment, sans se lasser d'échouer, encore et encore, avec cette obstination tranquille que seuls les endroits oubliés semblent posséder pleinement.

Je n'ai jamais réussi à l'entendre en entier, cette suite qui m'obsédait sans que je sache vraiment pourquoi, cette mélodie qui semblait me précéder partout où j'allais, comme si elle avait choisi ma route avant même que je ne la choisisse moi-même. Seulement des bribes, arrachées une à une à des heures différentes, dans des lieux qui n'avaient parfois rien en commun sinon leur solitude et l'oubli qui les rongeait. Mais je les ai enfermées, avec soin, dans les parchemins perdus que tu commences à comprendre - non pas pour les garder pour moi, mais parce que je savais, je crois, sans jamais me l'être vraiment formulé à voix haute, que je ne finirais jamais ce travail seul.

Ce que tu as consommé jusqu'ici n'était pas une simple expérience de lecture. C'était une trace, un pas d'un autre que tu portes désormais avec toi, quelque part sous ta propre mémoire, sans que cela ne t'appartienne tout à fait, comme un vêtement emprunté qui garde encore la forme d'épaules qui ne sont pas les tiennes. Si tu ressens une tension légère, quelque chose comme un fil tendu entre deux points que tu ne peux pas voir, c'est normal. C'est le lien qui s'étire entre toi et ce qui fut, entre ta présence et mon absence.

Continue, si tu en as la patience - et je sais, pour l'avoir moi-même si souvent manquée, combien elle peut se dérober au moment où l'on en a le plus besoin. Si tu trouves un autre fragment, consomme-le sans trop hésiter. Le fil mène quelque part - je n'ai jamais su où il s'arrêtait de mon vivant, et je ne le saurai sans doute jamais tout à fait, même maintenant.
